Publié par : La société solidaire et durable | juin 30, 2015

Comment aider nos enfants à croire en l’avenir ?


Chers lecteurs,

Question de parents - Grains de sel N°93 © Séverin Millet

© Question de parents – Grains de sel N°93 © Séverin Millet

Crise économique, incertitudes sur l’avenir, aujourd’hui, bon nombre de parents craignent que leurs enfants soient malmenés par un monde qui change. Ce pessimisme ambiant a-t-il des répercussions sur l’élan vital des enfants et des adolescents ? Nécessite-t-il de repenser la relation éducative ? Dans son dernier ouvrage, Grandir en temps de crise, Philippe Jeammet, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris-Descartes et président de l’École des parents Isle-de-France, ouvre une réflexion salutaire et vivifiante. Rencontre.

La société traverse actuellement une zone de turbulences, à la fois dans ses valeurs et son économie. Cette situation est-elle génératrice d’inquiétudes pour les parents ?

Les parents craignent que leurs enfants soient malmenés dans un monde qui change et la crise économique donne le sentiment d’un monde menaçant. Jusqu’à une période encore récente, le parcours des enfants était à peu près tracé. Ils accédaient à un statut similaire à celui de leurs parents et beaucoup faisaient le même métier. Aujourd’hui, tout se négocie différemment. Nous ne sommes plus dans la répétition mais dans l’inconnu. Cela entraîne chez les parents un sentiment de non maîtrise par rapport à l’avenir qui les pousse à une forme de pessimisme. On a oublié que la situation d’autrefois et la directivité des parents pouvaient être un carcan pesant pour les enfants. Aujourd’hui, ils ont plus de liberté face un monde qui change. Mais cette liberté a un prix : l’incertitude. Et elle est anxiogène.

Vous soulignez que cette inquiétude se double d’un désir ardent des parents que leurs enfants accèdent au bonheur…

L’épanouissement de l’individu est devenu une valeur suprême. Les parents ont le désir que leurs enfants soient heureux, tout en ayant le sentiment d’avoir de moins en moins prise sur les choses. Cela pose la question de leur légitimité éducative, déjà « fragilisée » par la perte de l’autorité verticale des parents. Or, je crois essentiel de rappeler qu’un enfant se construit en miroir. Toute mon expérience me montre que la vie, c’est l’échange. Les enfants sont en attente de signaux, de valeurs. On n’échappe pas à cette nécessité du lien et de la transmission.

Ce pessimisme ambiant peut-il fragiliser les enfants et les adolescents ?

Les enfants ont besoin de croire en l’avenir pour grandir. La vie, c’est l’appétence. Mais la motivation des enfants ne se décrète pas seule. Elle est une coconstruction avec des adultes qui vous disent et vous montrent par leur comportement que ça vaut la peine d’avancer sans savoir forcément ce qu’il y a devant, que c’est porteur de sens. À l’inverse, le pessimisme peut être contagieux. En particulier pour un adolescent qui entre dans la puberté, phase de flottement identitaire et d’instabilité émotionnelle. L’adolescence est une période d’inquiétudes mais aussi de formidable ouverture. On sort du cocon familial pour se projeter soi-même. Et c’est dans l’échange avec l’environnement et avec les parents que le dynamisme prend sens.

Que peut engendrer, en particulier chez les adolescents, ce manque d’appétence ?

Lorsqu’on est en proie à un malaise et que l’on ne se sent pas acteur de sa vie, on a tous tendance à se refermer. C’est là le plus grand danger du pessimisme. Il en va de même pour un adolescent. Le risque est qu’il se replie dans les trois domaines nécessaires aux échanges : prendre soin de son corps, développer ses compétences au sens large, développer sa sociabilité. En se fermant, il n’a besoin de personne et croit être plus fort. Mais ce comportement d’autosabotage de son potentiel fait qu’il devient acteur de sa propre déception. L’absence d’enthousiasme peut aussi s’exprimer dans la recherche de sensations fortes et de plaisirs immédiats : on met la musique à tout berzingue, on se saoule avec les copains pour être mort de rire, on passe des heures rivé devant des jeux vidéo…Cet excès d’excitation donne l’illusion d’exister mais ne débouche sur rien. Alors c’est vrai que la plupart des adolescents vont plutôt bien, mais certains s’abiment. On le voit très bien à travers certains troubles.

Comment apaiser notre peur de l’avenir et aider nos enfants à aller de l’avant ?

Je crois que la relation éducative se repose de manière nouvelle et particulièrement intéressante aujourd’hui. Il faut se détacher de la domination de nos émotions au profit de la réflexivité. La grande différence entre l’homme et les autres êtres vivants est qu’il est conscient d’être conscient. On ne peut laisser des émotions comme la peur gouverner notre vie. Et c’est aux adultes d’accompagner les enfants dans ce sens. Il ne faut pas nier les difficultés, mais se dire qu’est-ce qu’on va en faire ? Comment aussi cultiver l’appétit de vivre des enfants ? Faire le pari de la vie est risqué parce qu’on ne sait pas la suite de l’histoire. Mais l’appétence ouvre des portes alors que la maîtrise les ferme. Montrons à nos enfants que la vie est en grande partie ce qu’on décide d’en faire. Tu as envie de savoir très bien dessiner, tu rêves de faire tel métier, tu veux réussir cet examen, développe ton potentiel. Si tu n’essayes pas, tu es sûr de ne pas être déçu, mais ta vie s’en ressentira peut-être.

Vous regrettez aussi qu’on ne favorise pas davantage l’enthousiasme des élèves pour l’école. Qu’est-ce qui dysfonctionne ?

L’école est trop souvent présentée sous l’angle de la contrainte : il faut aller à l’école parce que c’est obligatoire, il faut avoir de bonnes notes, il faut trouver la bonne orientation… Comment voulez-vous motiver les enfants avec cette chape de contraintes ? Il faudrait plutôt leur dire que savoir lire et écrire, c’est aussi important que d’avoir un 7e sens. L’école, c’est un monde qui s’ouvre à toi, une liberté de penser et de choix pour l’avenir. Alors bien entendu, apprendre nécessite des efforts. Mais là encore, c’est aux adultes de montrer aux enfants que ça vaut le coup d’en suer un peu, pour se régaler ensuite. C’est vrai dans tous les domaines : sportif, intellectuel, manuel. On ne peut pas se satisfaire des plaisirs immédiats pour se construire.

Faut-il finalement porter un autre regard sur la crise ?

On perçoit le changement toujours comme une disqualification du passé, une perte. Le mouvement fait partie de la vie et on ne peut l’arrêter, se cramponner. Un enfant de deux ans qui se cramponne à sa mère parce qu’il ne veut pas aller à la crèche, c’est parce qu’il a peur. Si sa mère le conforte dans ses craintes qu’en dehors d’elle, tout est épouvantable, il n’arrivera pas à prendre son autonomie et à apprécier la vie. La peur n’est pas un guide. La confiance en l’avenir, l’envie de se retrousser les manches doivent l’emporter sur les désagréments pour être dans la créativité.

Source : Grandir en temps de crise. Comment aider nos enfants à croire en l’avenir, de Philippe Jeammet, aux Éditions Bayard. 18 €.

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