Publié par : La société solidaire et durable | juillet 9, 2015

L’Internet : un nouveau moyen de se réunir ?


 Chers lecteurs,

Nous partageons avec vous cet article de réflexion de Justine Herbet.

internet

      Les changements apportés par les nouvelles technologies ont de multiples aspects: elles bouleversent, entre autres, les règles des activités économiques, les façons de travailler et introduisent de nouveaux moyens de communication

      L’Internet devient un nouveau moyen de communication qui transforme notre vie quotidienne comme l’ont fait le téléphone et la télévision: il permet des échanges individuels à une échelle mondiale. Pierre-Yves Schneider, dans un article publié sur le Net, déclarait: »Avec l’Internet, de nouveaux services se répandent qui vont bientôt devenir indispensables à la vie et au lien social« .

      C’est une réflexion axée sur cette question de la création de lien social autour de l’Internet que j’ai tenté de mener à travers l’analyse d’entretiens semi-directifs réalisés auprès d’une dizaine d’internautes, de phases d’observation participante dans des cybercafés ainsi que le recueil de données empiriques au cours de lectures sociologiques.

      Cet article évoquera les différents outils mis en place sur le réseau pour développer la communication entre les acteurs sociaux, le retour de l’écrit dans ces échanges, l’irruption de l’image numérique dans les foyers, la part de l’imaginaire dans les dialogues par écrans interposés et le retour au ‘tribalisme’ à travers la constitution de communautés virtuelles ainsi que les craintes du sociologue Dominique Wolton.

      Nous sommes entrés de plain-pied dans la 3ème révolution industrielle dit-on. Celle de l’intelligence et du savoir selon les uns, celle de l’information selon les autres. Maintenant, presque tout le monde connaît les possibilités offertes par l’Internet. L’Internet serait donc passé de la catégorie « industrie innovante » à celle « d’industrie motrice ». Motrice de l’économie mondiale, au même titre que la machine à vapeur l’a été lors de la première révolution industrielle, l’électricité lors de la deuxième.

      On se risque à parler de nouvelle réalité: celle du virtuel. La nouveauté étant, qu’une fois équipé, n’importe qui peut accéder à n’importe quelle information dans le monde entier pour un coût raisonnable. Et les internautes profitent pleinement des nouvelles pratiques rendues possibles: « J’aime ce côté spontané, direct, presque réflexe, cette capacité à répondre au quart de seconde à l’urgence de la vie, n’importe quand, n’importe où, sans soucis horaire, ni géographique« . Il n’y a plus de localisation, plus de distance dans ce contact permanent avec le monde entier.

      Tout le monde peut lire que le « réseau des réseaux » concerne tous les aspects de la vie sociale: le commerce, les échanges ou la cité. Mais, qu’est-ce qui permet à un nouvel outil de prendre une place favorable dans une société?

      L’existence de l’Internet ne s’explique pas tant par sa spécificité technique que l’utilisation sociale qui en est faite. Au cours de son développement, l’Internet a été utilisé par différentes catégories de la population: militaires, chercheurs, universitaires, entreprises puis les particuliers et sa pratique a nettement évolué au cours de ces phases. Pourquoi l’Internet réussi à séduire une partie du grand public?

      Serait-ce parce qu’il propose, depuis son origine, un certain modèle de fonctionnement participatif fondé sur l’échange?

      L’intérêt que suscite l’Internet tient peut-être au fait qu’il offre une alternative aux médias traditionnels: il permet d’être actif où les autres médias nous rendent passifs.

      L’Internet existe, tout simplement, parce que des individus ont décidé, entre autre, de partager sur le réseau ce qui les intéressent. Sans cet aspect proprement humain, tout l’édifice technologique de l’Internet ne serait qu’un château de cartes.

      Dans un sens, on peut avancer l’idée que ce n’est pas la technique qui détermine les rapports sociaux mais l’état des rapports sociaux qui donne un sens à la technique. Les acteurs du Net l’ont bien compris: bon nombre de sites, aujourd’hui, possèdent leur boîte aux lettres, leur lettre de diffusion, leur mailing list, leur chat et leur forum. Le maximum de moyens est mis en place, pour tenter de rentrer en contact avec les internautes, en leur permettant d’intervenir personnellement, pour n’importe quel motif et pour se rendre accessible au public.

      Ces services, mis en place pour permettre aux internautes de dialoguer, de se regrouper autour d’une discussion ou d’un jeu, permettent-ils de créer de véritables liens ou ne sont-ils qu’illusion donnée à l’internaute de communiquer avec le monde extérieur?

      Aux USA, plus de 2 milliards d’e-mails s’échangent chaque année. Pour le médiologue Nicholas Negroponte: »Selon toute probabilité, le e-mail sera le médium dominant de la communication interpersonnelle durant le prochain millénaire« . Quels avantages sur les autres moyens de communiquer, le mail met-il en place pour que les personnes y ayant accès l’utilisent autant?

      D’un point de vue pratique, l’utilisation d’une boîte aux lettres électronique est moins coûteuse que le téléphone et plus rapide que le courrier classique. D’autant que le prix de la connexion ainsi que le temps d’émission sont les mêmes pour envoyer un mail, quelque soit sa destination. A nouveau, les distances ne sont plus des limites.

      Lorsque l’on s’interroge, en revanche, sur l’aspect social et relationnel de l’envoi d’un mail, les paradoxes fleurissent.

      Pour Thierry Leterre, professeur en sciences politiques, l’essor des dialogues, rendus possibles par les nouvelles technologies, marque le signe positif d’un retour à l’écriture. Mais, n’est-ce pas plutôt la naissance d’une nouvelle forme d’écrit? Cette forme de communication, par son efficacité et la brièveté de ses messages, se rapproche plus du téléphone que de l’écrit. L’écriture électronique prend d’ailleurs, souvent, une dimension presque orale: c’est comme une conversation, sans voix. On n’écrit pas un mail comme on écrit une lettre: les petits mots disparaissent, la ponctuation aussi, on se soucie peu de l’orthographe ou des fautes de frappe et l’on va à l’essentiel. Plus le message est court et explicite, moins la réponse se fait attendre. Cette nouvelle forme de communication a, d’ailleurs, son langage spécifique: tout est accentué. C’est ce qu’on appelle le métalangage, avec les smilies et les abréviations.

      Sur un chat, on écrit comme on parle, c’est à dire le plus vite possible. Un langage inédit, s’est créé, propre aux échanges via le réseau.

      Et puis, que se dit-on sur le réseau et quelles relations, ces outils de communication, permettent-ils? Est-ce qu’envoyer des mails ou dialoguer sur des forums resserre le lien social?

      Le lien recherché sur l’Internet est, sensiblement, différent d’un internaute à l’autre. Les enquêtés que j’ai rencontré reflètent différentes tendances.

      Pour une majorité, la boîte ‘mails’ permet, surtout aux personnes éloignées de leurs proches, de garder contact. Pour d’autres, l’écrit procure la sensation d’être plus réfléchis, plus précis dans ce qu’ils ont envie de dire.

      En ce qui concerne les échanges avec un plus grand nombre d’internautes, sans les connaître précédemment dans la vie réelle, c’est un peu différent. L’envie de dialoguer sur des forums vient fortement de l’espoir de faire de nouvelles rencontres. L’Internet devient un moyen de communication comme le téléphone avec un avantage de taille: la possibilité de dialoguer à plusieurs sur plein de sujets différents.

      Mais, l’Internet reste pour beaucoup « quelque chose de froid où, malgré les petits trucs sonores, les ponctuations et les smilies, les émotions ne passent pas« . En même temps, le fait d’être séparé de son interlocuteur par des machines semble lever certaines barrières. Sur les chat, il n’y a pas d’enrobage poli et mondain, pas de bla-bla. La pensée s’exprime dans une sorte de pureté. Il n’y a pas de rapport de sympathie ou d’antipathie lié à l’apparence physique, à la voix, à l’odeur. Du coup, le message passe souvent de façon abrupte.

      Et parfois, on arrive à tisser des liens. Les discussions glissent du chat collectif à des salons privés où l’on se fixe rendez-vous: la densité de l’échange culturel et intellectuel s’intensifie.

      Les discussions, sur le réseau, ne débouchent que rarement sur des rencontres réelles: les internautes ne franchissent qu’occasionnellement les barrières de leurs représentations virtuelles en ne communiquant qu’à travers leurs images. Ainsi, l’ombre de l’imaginaire plane sur le chat.

      Ces dialogues virtuels comptent des millions d’adeptes, qui conversent d’un bout à l’autre de la planète, ayant leurs propres raisons de se lancer: la simple curiosité, l’envie de rencontrer d’autres gens, le désir de communiquer avec la terre entière ou encore, le besoin de se cacher derrière un écran pour se dévoiler … Si les motivations sont diverses, les adeptes des conversations en direct partagent le même engouement. Ils agrandissent à l’infini leur carnet d’adresses et préservent un anonymat confortable qu’ils peuvent rompre à tout moment. Le chat, comme les forums de discussion, n’engage pas nommément son auteur. Ce caractère, spécifique aux échanges sur le réseau, est très important dans l’utilisation qu’en font les internautes. D’après Pascal Leleu: « De nouvelles perspectives s’ouvrent dans le jeu de la représentation autour des réalités virtuelles. Il ne s’agit plus de rencontrer le corps de l’autre, mais sa représentation« . Autant dire que l’imaginaire prend le pas sur le charnel et que le refuge Internet assure un confort harmonieux pour les rencontres. L’Internet laisse libre cours aux imaginations les plus fertiles, néglige la passion charnelle au profit des représentations intellectuelles.

      Michel Maffesoli parle de la « (re)naissance d’un monde imaginal », une manière d’être et de penser traversée entièrement par l’image, l’imaginaire, le symbolique, l’immatériel. Il indique le retour en force de l’image à travers la publicité, la télévision et on peut, aujourd’hui, en parler pour l’Internet. Cette irruption en force de l’image dans la vie sociale s’accompagne, dans tous les cas, de l’idée du festif qu’elle véhicule. L’image distrait, amuse, séduit… Sur l’Internet, l’image a deux visages: l’image numérique, l’animation représentant quelque chose et, dans le cas du chat, l’image qui symbolise, dans l’esprit de l’internaute, son correspondant.

      D’un côté, l’Internet permet, à l’image, une nouvelle irruption dans la vie sociale mais, sous une forme différente que celle proposée par la télévision. Les internautes ressentent, autour de cette image, un sentiment particulier lorsqu’ils peuvent la manipuler, la personnaliser, choisir sa représentation et les personnes avec qui ils veulent la partager. L’Internet devient un moyen de diffusion de la pensée personnelle, sous une forme numérique, qui séduit par sa reproduction et par le plaisir de la partager avec un groupe.

      D’un autre côté, l’Internet permet un jeu d’imagination, d’invention, au cours de ces dialogues virtuels. On imagine l’autre à travers le dialogue et, en échange, on lui donne des éléments afin qu’il nous imagine aussi. Michel Maffesoli parle de l’image comme « vecteur », comme « élément primordial du lien social »: avec l’Internet, elle est au coeur des relations.

      Cependant, les dialogues anonymes laissent aussi la place à la fabulation. Le vieux cliché du Net revient toujours à l’esprit: sur le réseau, personne ne sait qui parle, ni d’où, ni au nom de quoi et dans quel intérêt. Il est permis de tout dire sur les chat, sans aucun engagement d’authenticité. Le Web est « un grand bal masqué » selon l’image du coauteur d’une étude qui révèle que pas moins de 40% des internautes, participant à des discussions en ligne, se font parfois passer pour une personne du sexe opposé. Mais, l’imaginaire n’assouvit peut-être qu’un certain degré de désir dans la « relation » des internautes. Lorsque deux personnes établissent, sur le réseau, un dialogue plus personnel, plus intime, à l’écart des autres participants, l’envie de voir le visage de l’autre est plus présent. L’échange écrit s’enrichit alors d’images, au sens premier du terme, avec des photographies scannées ou numériques. Le développement actuel des ventes de webcams dans le commerce confirme cette idée.

      L’Internet semble donc mettre en place des possibilités pour les proches connaissances, qui sont amenées à s’éloigner les uns des autres, de rester en contact. Pour d’autres, il permet de faire des rencontres et d’échanger sur divers sujets, plus ou moins légers, et parfois même, de tisser des liens débouchant sur un vrai rendez-vous. Des liens plus profonds se créent peut-être entre les internautes fidèles, unis autour d’une cause commune, bien que disséminés de par le monde, qui conjuguent le Net au pluriel. En formant de véritables communautés virtuelles. Le réseau est devenu leur réseau, matière à une véritable trame sociale.

      Les internautes forment une agrégation de petits villages forts de leurs certitudes et de leur spécificité. Si l’on retient l’hypothèse d’une « vie en ligne », qui cherche à épuiser les potentialités d’organisation sociale qu’elle recèle à partir des années 80, il faut accepter de voir se constituer des communautés juxtaposées, des sous-ensemble. La grande famille des connectés existe de moins en moins, la pluralité des réseaux en étant, finalement, la preuve par excellence. On voit à quel point le modèle social américain de la « mosaïque socioculturelle » s’impose de lui-même sur l’Internet contre l’universalisme républicain à la française. En recourant désormais à toutes les fonctionnalités des réseaux, en particulier les groupes de discussion et le courrier électronique, des « communautés virtuelles » se constituent dont les membres, dispersés de par le monde, ne font bloc qu’en ligne.

      Ces communautés se veulent être des groupes d’intérêt dynamiques destinés à structurer la vie sur l’Internet. On observe, donc, sur le réseau, une forme expressive de « l’ambiance tribale » dont le développement était déjà rapporté par Michel Maffesoli dans les années 80. Il évoquait le processus d’identification à un groupe, un sentiment, une mode qui est fortement présent sur le réseau. Dans un sens, on rejoint son idée que le développement technologique de pointe est constitutif de ce « néo-tribalisme ».

      L’individu a, dans toute situation, besoin de repères, de codes communs, de règles implicites ou explicites, qui créent du lien social. C’est pour cela que chaque groupe invente de nouveaux rites, fêtes ou un langage commun de ralliement. Certains rites permettent de s’identifier au groupe, de savoir qu’on en fait partie ou pas, ce sont les rites de reconnaissance et de marquage dont parle le sociologue, Jean-Pierre Jardel, et qui me semblent tout à fait appropriés au milieu de la communication. L’Internet tend à reproduire ces schémas types.

      Or, pourquoi la « cybertendance » est-elle au regroupement?

      Les logiciels « d’accompagnement » permettent aux surfeurs d’entretenir une correspondance instantanée, à tous les moments de leur navigation, c’est à dire d’être toujours en contact avec leur « cybergroupe d’appartenance ». Pour les Webs, l’enjeu consiste non seulement à regrouper un maximum d’internautes mais surtout à les fidéliser. Il faut, pour cela, multiplier le plus grand nombre possible de services accessibles à partir de la page d’accueil: forums, chats, MP3… aujourd’hui, sur le Net, tout est communauté.

      Mais que devient l’individu au sein de ces communautés?

      Peut-on réellement s’épanouir en tant qu’être humain dans un monde virtuel où la communication est impossible sans la technique…

      Michel Maffesoli indiquait déjà, en 1988, que: « Dans les rassemblements, il s’agit de se perdre dans l’autre. Chacun n’existe que dans et par le regard de l’autre« . Au sein des groupes auxquels elles adhèrent, chaque personne endosse un rôle. L’auteur résumait ainsi la situation vécue dans une tribu: « En bref, ce n’est plus l’autonomie qui prévaut mais bien l’hétéronomie: ma loi, c’est l’autre« . Ce phénomène me semble s’accentuer dans les communautés virtuelles qui regroupent de nombreux internautes. La séparation physique imposée par les ordinateurs peut, également, apparaître comme une barrière pour établir de véritables liens sociaux.

      Les acteurs vivent leur rapport avec l’Internet, en tant que média pour communiquer, de façon très différente. Ce sentiment se nourrit de l’utilisation qu’ils en font, de ce qu’ils recherchent à travers sa pratique, de leur personnalité et, évidemment, de leurs expériences vécues dans leur environnement social. Il est difficile, à l’heure actuelle, d’imaginer les conséquences, à l’échelle culturelle et sociale, qui résulteront des changements, consécutifs à l’adoption des outils de l’Internet dans la communication, sur les rapports humains et le rapport à la réalité.

      La plupart du temps, une nouvelle technique résout un problème antérieur mais, en crée d’autres et, l’on aurait souvent tendance à omettre ce second aspect. Dominique Wolton s’est efforcé d’expliciter les risques que pouvaient provoquer l’utilisation massive de l’Internet.

      L’auteur s’attache à replacer les nouveaux médias, dans une théorie générale de la communication, en distinguant les progrès techniques des progrès dans la communication humaine. D’après lui, ce n’est pas parce qu’on transmet toujours plus rapidement un nombre croissant d’informations que l’on communique mieux: »Le plus difficile dans ce domaine n’est pas la prouesse technique mais la compréhension entre les individus« . Il lui paraît essentiel de relativiser le thème de la « révolution de la communication » qu’un bon nombre d’auteurs ont annoncé. Il est convaincu que l’Internet ne créera pas, magiquement, une société où l’information circulera librement et pacifiquement, où les rapports sociaux seront miraculeusement modifiés. Selon lui, le Web ne supplantera pas la radio et la télévision dans leur rôle essentiel de lien social.

      Il considère qu’avec l’Internet les individus entrent dans une « ère des solitudes interactives« . L’Internet conduirait à une société où les individus, libérés de toutes les règles et les contraintes, connaîtraient alors, la réelle épreuve de la solitude, comme la douloureuse prise de conscience de la grande difficulté qu’il y a à entrer en contact avec autrui. L’idée étant que l’on peut être un parfait internaute et avoir le plus grand mal à nouer un dialogue avec le voisin du cybercafé.

      Selon Dominique Wolton, le symbole de cette montée des « solitudes interactives » se verrait dans « l’obsession croissante, de beaucoup, d’être continuellement joignables: c’est le téléphone portable et le Net« . Les individus semblent, ainsi, rendre tout urgent et important comme si c’était vital de pouvoir être joint à chaque instant. L’auteur relève alors l’apparition d’étranges angoisses comme celle de ne pas être assez appelé ou de ne pas recevoir de courrier électronique.

      Pour lui, non seulement le « multibranchement » ne garantit pas une meilleur communication mais, de plus, il laisse, entière, la question du passage de la communication technique à la communication humaine: « Plus les techniques sont performantes, plus on devrait souligner ce qui les sépare de la communication humaine et sociale« .

L’individu pris au piège?

      Les nouvelles technologies répondent à une demande individualisée et interactive mais restent à l’échelle individuelle: l’Internet se pratique seul devant un ordinateur. A ce titre, le « one to one » serait, pour l’auteur, « une régression par rapport à l’histoire politique (…) qui essaie d’éviter (…) le repli des individus sur eux-mêmes« . Dominique Wolton tente, ici, de faire entendre les voix des chercheurs en sciences sociales qui, depuis maintenant plus de 30 ans, essayent de sensibiliser chacun de nous aux risques de la « déshumanisation » de la société. Les plus fervents opposants aux technologies sont convaincus que les ordinateurs nous font perdre « nos âmes et nos esprits« . D’après eux, ces pratiques nous éloignent de la réalité, ne nous permettent plus de penser par nous-mêmes au point de nous asservir… Dans un raisonnement moins excessif, Dominique Wolton se demande pourquoi l’homme, enfin libre, accepte de se laisser enchaîner par les « mille fils invisibles de la communication« . Il entend par là, qu’il y a un contresens qui consiste à confondre interaction et communication: ce n’est pas parce que l’on passe sa vie en interaction que l’on communique.

      Finalement, les possibilités offertes par l’Internet pour donner, mais aussi recevoir des messages, avec facilité et rapidité, imposent une pression sociale dans l’échange. Lorsque l’on envoie des mails, on s’attend, consciemment ou non, à une réponse rapide de nos correspondants. Si bien que lorsque l’on reçoit un mail, on a, souvent, tendance à y répondre immédiatement. Au cours des entretiens, plusieurs internautes ont exprimé leur sentiment de culpabilité quand ils ne répondent pas, avant une semaine, à un message électronique.

      Pour Dominique Wolton, la course aux nouvelles techniques sera, éternellement, frustrante car l’enjeu de la communication n’est jamais du côté de la performance technique mais du côté de l’épreuve de l’autre. Pour résoudre cette situation, selon lui: « il faut, au bout d’un moment, éteindre son ordinateur et sortir« . Car, finalement, le décalage reste ontologique entre la performance des machines et la complexité de la communication humaine.

      D’un point de vue pratique, l’Internet permet d’adresser un message au président de la République aussi facilement qu’à son voisin de palier. Et puis, parce qu’il est directement ouvert à la présence individuelle, chaque utilisateur peut d’agir, en faire l’utilisation qu’il veut. L’Internet possède cette étrange propriété d’être à la fois général et particulier, de permettre à chacun d’exposer au regard de tous son journal intime, de participer à une action mondiale contre les OGM et de montrer les photographies de son village. Des internautes, qui partagent la même passion, se retrouvent désormais dans des communautés virtuelles. La confiance qui s’établit entre les membres du groupe s’exprime par des rituels, des signes de reconnaissance spécifiques, qui n’ont d’autre but que de fortifier le petit groupe contre le grand groupe. Il est des moments où c’est moins l’individu qui compte que la communauté dans laquelle il s’inscrit.

      Une vision globale s’installe, qui n’efface peut-être pas les réalités locales, mais les place dans un autre contexte, leur donne une autre résonance. Une écriture nouvelle, intermédiaire entre l’écrit et l’oral, se dessine à travers l’e-mail et les forums de discussion, plus spontanée, plus directe et s’accompagne de nouvelles pratiques dont les espérances sont aussi différentes que les résultats.

      On comprend que l’essentiel, pour maintenir le lien social, n’est pas l’outil technique utilisé, bien qu’il joue un rôle, mais la manière dont les hommes communiquent entre eux et comment une société organise ses relations collectives. Il faut toujours garder à l’esprit que lorsque l’on parle de l’évolution de la communication entre les individus dans une société, elle est liée à un ensemble de dimensions techniques, culturelles et sociales. Il ne faut pas croire que les nouvelles techniques suffisent à changer la société, c’est à dire à modifier l’organisation sociale et le modèle culturel de la communication. D’ailleurs, le mythe d’une « grande culture qui s’imposera à tous par le Net » est loin de se réaliser. La société moderne est beaucoup trop complexe pour n’être desservie que par un seul système. Pour les consommateurs, le nouveau contexte culturel s’appuie sur l’interactivité, l’instantanéité que lui donne la mobilité, les images écran multimédias. Ils commencent à vivre dans un monde de plus en plus médiatisé, c’est-à-dire utilisant une foule de machines pour communiquer ou pour obtenir divers contenus (services, applications, logiciels, etc.) que leurs groupes recherchent pour fonctionner. Cependant, la communication à distance ne remplacera pas la communication humaine directe. Plus les hommes peuvent communiquer par des moyens sophistiqués, interactifs, plus ils ont envie de se rencontrer.

      Le seul véritable risque, à mes yeux, est qu’un fossé se creuse entre ceux qui sauront lire le multimédia et les autres. Les nouvelles technologies me semblent instaurer, aujourd’hui, une communication à deux vitesses et à deux prix et, peut-être, renforcer un peu plus les inégalités sociales et culturelles…

Justine Herbet
Références bibliographiques:Alberganti, M. « Le multimédia, la révolution au bout des doigts« , Poche, 1997.Castello, M. « La société en réseaux« , Fayard, 1998.

De Brandt, Jacques. « Le boom de la Netéconomie« , La Découverte, 2000.

Jardel, Jean-Pierre et Loridon Christian. « Les rites dans l’entreprise« , Éditions d’Organisation, 2000.

Leleu, Pascal. « Sexualité et Internet« ,

Maffesoli, Michel. « Le temps des Tribus« , 1988.

Negroponte, Nicholas. « L’Homme numérique« , Pocket, Presse de la Cité, 1997.

Wolton, Dominique. « Internet et après?« , Flammarion, 1999.

Notice:
Herbet, Justine. « L’Internet: un nouveau moyen de se réunir? », Esprit critique, vol.03 no.10, Octobre 2001, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.fr
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