Publié par : La société solidaire et durable | juin 17, 2016

Le revenu de base, faux-ami du progrès social !


Chers lecteurs,

Le revenu de base est il un faux ami du progrès social ?

Le revenu de base est souvent présenté en miroir du salaire à vie et assimilé à tort avec lui. Leur opposition anime régulièrement les débats des milieux alternatifs, et a même été mise en scène sur le service public télévisuel. Pourtant, si les partisans du salaire à vie ont contre eux de devoir expliquer un système singulier face aux logiques économiques qui nous paraissent naturelles, ceux du revenu de base ont pour eux l’extraordinaire simplicité de leur idée : un revenu pour tous, sans condition (donc non soumis à l’impératif de travailler), pour toute la vie. L’idée est énoncée en peu de mots, immédiatement compréhensible, et animée des meilleurs sentiments de lutte contre l’exclusion : rien d’étonnant à ce qu’elle ait fait son chemin au point de donner naissance à une galaxie d’associations et collectifs, garnis de nombreux militants et sympathisants.

La galaxie des revenus de base

Les plus connus d’entre eux sont le Mouvement français du revenu de base (MFRB) et l’Association pour l’instauration d’un revenu d’existence (Aire), cette dernière étant soutenue par Alain Caillé ainsi que par le think-tank libéral Génération libre. La dénomination de ces deux associationfriots laisse entrevoir une vertigineuse diversité lexicale [i] : revenu de base, revenu inconditionnel, revenu universel, d’autonomie, d’existence… Proposition assurément plus collective que le salaire à vie – explicitement rattaché à la personne de Bernard Friot –, elle est également plus marketée, et plus floue en raison de ses nombreuses variations. Avec une communication rodée, punchy et quasi-publicitaire, elle joue avant tout sur l’affect et le sentiment autour d’idées consensuelles (la « dignité humaine », la « reconnaissance de chacun »). Ses militants font preuve d’un activisme à toute épreuve, qui par certains côtés fait penser à celui des gentils virus d’Étienne Chouard. Et ratissent large, en s’affichant aussi bien à Alterniba ou à Nuit Debout que dans des contextes plus institutionnels.

Le revenu de base bénéficie également du retentissement de nombre d’initiatives comparables à l’étranger et, depuis peu, d’expérimentations locales en France. Pour autant, la simplicité de l’idée ou la mobilisation de ses militants ne sauraient expliquer à elles seules l’ampleur de son succès : il séduit également parce qu’il entre en résonance avec nombre de préoccupations.

Tout d’abord, notre système social apparaît aux partisans du revenu de base comme défaillant, stigmatisant, laissant du monde sur le bord de la route, et ne palliant pas un chômage parti pour rester élevé. Les stages et les CDD à répétition semblent acter la fin du CDI et des carrières longues, tandis que la prise de pouvoir de l’automatisation et des technologies numériques dressent un futur de travail instable, de courte durée ou à temps partiel, auquel nous devons cependant nous soumettre pour vivre. En réponse, le revenu de base promet de nous affranchir du marché de l’emploi en permettant, d’un côté, d’avoir le choix de ne pas s’y soumettre et, d’un autre côté, d’avoir d’autres activités personnelles ou associatives. Proposition séduisante sur le papier, œcuménique et semblant répondre aux problématiques socio-économiques actuelles : la fiancée n’est-elle pas trop belle pour être honnête ?

Soyons dépendants

pyramide_maslow

La pyramide de Maslow.

Selon ses promoteurs, le revenu de base doit être suffisant, c’est-à-dire assurer l’accès aux besoins essentiels : eau, énergie, logement, alimentation, transport, indépendamment d’un emploi. Si permettre de détacher ces besoins d’un emploi est une idée séduisante, le revenu de base considère toujours l’humain comme l’être de besoin de la pyramide de Maslow et non comme un individu à émanciper du marché du travail et des rapports de subordination. Bien qu’il s’en défende, il s’inscrit dans la continuité des politiques sociales menées depuis plusieurs décennies : une redistribution qui ne cherche plus à améliorer le sort du plus grand nombre mais accompagne les situations de misère et de précarité engendrées par la prégnance des politiques néolibérales.

Plutôt que renforcer le régime général de la Sécurité sociale, ces politiques ont créé de nouveaux régimes particuliers et culpabilisants comme le RSA et la CMU. Ils ont aussi remis au goût du jour la distinction assistance / assurance que la Sécurité sociale cherchait à dépasser, concrétisée notamment par l’obligation d’assurances santé obligatoires remplaçant la couverture auquel devrait pourvoir le régime général. C’est là que le revenu de base tombe à pic. Kit de survie supposé remédier aux défaillances de la protection sociale, il permet à qui s’en empare de se présenter comme sauveur de la complexité et porteur d’émancipation. C’est pour cela que Manuel Valls peut si facilement se l’approprier, alors qu’il est dans la lignée des politiciens qui contribuent à dégrader la protection sociale… tout en prétendant la sauver.

« Le revenu de base traite chaque individu de manière indifférenciée, pour ne pas dire impersonnelle, et laisse les individus seuls. »

Mais, en réalité, le revenu de base remet en cause plus profondément notre système de protection sociale. D’abord, au niveau de son financement : le principe originel de la Sécurité sociale repose sur la cotisation – soit un prélèvement direct sur la valeur produite par le travail – et une gestion directe par des représentants élus des travailleurs, bien que ce principe ait été depuis longtemps remis en cause et les élections associées suspendues. L’État n’intervient en principe que comme garant financier. Le revenu de base, lui, propose, selon ses versions, un inventaire à la Prévert d’impôts et de taxes possibles. On mesure toute la différence entre les deux : la cotisation intervient avant répartition de la valeur ajoutée, l’impôt, après, non compte-tenu de la fraude ou de l’optimisation fiscale. Autant le produit de la cotisation est affectée à la protection sociale, autant le produit d’un impôt ou d’une taxe n’a pas d’affectation a priori. Enfin, il confirme la suite de la remise complète des clés à l’État, mettant la protectionbec sociale à la merci de revirements politiques et rendant plus difficile le retour à un contrôle démocratique. Plus grave, selon ses variantes, il pourrait entraîner la suppression pure et simple d’allocations et de pans entiers de la protection sociale.

Finalement, le revenu de base est le constat d’un échec : celui des politiques publiques de traitement du chômage ou de réinsertion, dont le “contrat de génération” était le dernier avatar. Et officialise le renoncement des politiciens actuels à influer sur l’économie. Le revenu de base, s’il doit permettre d’avoir le nécessaire (et on aura beau jeu, dans ce contexte, de plaider la nécessité de la décroissance), oblige malgré tout à aller sur un marché du travail inchangé pour chercher un deuxième chèque. S’il est présumé donner du poids au salarié pour choisir un employeur, il laisse concrètement le salarié seul face à l’employeur, ce qui dans un contexte de flexibilisation du droit du travail par la loi El Khomri, le rend plus démuni. En outre, il est peu probable qu’un employeur paiera un titulaire du revenu de base au même niveau qu’il l’aurait payé sans, car avec ou sans revenu de base, l’objectif d’une entreprise privée dans une économie capitaliste est et reste de faire du profit.

Le revenu de base, loin de libérer le salarié ou de lui permettre de ne plus travailler, le rend au contraire plus dépendant. Plus dépendant de l’État qui le finance. Plus dépendant de son employeur, puisque la nécessité de travailler reste prégnante, et que le lien de subordination employeur / employé n’est pas remis en cause. En outre, autant la Sécurité sociale prenait en compte la situation particulière de l’individu – ce qui, il est vrai, rend les démarches plus compliquées et plus coûteuses en temps – autant le revenu de base traite chaque individu de manière indifférenciée, pour ne pas dire impersonnelle, et laisse les individus seuls et isolés. S’inspirant d’une égalité des chances libérale, le revenu de base n’est donc pas un nouvel outil de progrès social.

Jean-Jacques et la vertu

Une critique récurrente du revenu de base porte sur son inconditionnalité, à savoir le fait que chacun puisse le recevoir sans être obligé de fournir quoi que ce soit en retour. Ses partisans reconnaissent qu’il s’agit là de « parier » sur l’honnêteté de chacun : « L’insertion sociale ne peut se construire sur la contrainte mais sur la confiance placée dans les bénéficiaires de ce nouveau droit. »

Pour l’heure, les quelques expérimentations conduites dans différents pays n’ont effectivement pas montré d’abandon massif du travail. Mais, menées à des échelles relativement modestes et sur des temps relativement courts, elles n’offrent pas le recul suffisant pour garantir partout la réussite d’un tel “pari”. Et surtout, le problème est ailleurs : le corps social étant profondément accoutumé à l’idée que tout droit doit nécessairement s’assortir de devoirs, comment le faire consentir à une proposition bousculant aussi violemment cette idée, et offrant de manière aussi manifeste la possibilité de payer éternellement pour des “passagers clandestins” ?

Le philosophe André Gorz, venu tardivement dans sa vie à l’idée d’un revenu universel, proposait donc de l’assortir d’un service de « vingt mille heures de travail socialement utile ». À l’inverse, Baptiste Mylondo réfute catégoriquement de renoncer à l’inconditionnalité, même par des travaux d’intérêt général. Et le MFRB fait carrément du revenu de base « un dû de la collectivité à chacun de ses membres ». La société nous doit donc nos moyens d’existence, y compris si nous ne lui rendons rien. Sauf à considérer notre simple existence comme une contrepartie valable, cela revient à nier la réciprocité comme fondement du rapport social.

« Vous êtes sûrs que c’est une bonne idée ? »

Le camarade Jean-Jacques Rousseau (qui s’y connaissait quand même un peu en rapport social) donnait au contraire la reconnaissance de ce que l’on doit à autrui comme première vertu de l’homme social : « Je crois qu’en devenant homme civil, j’ai contracté une dette immense envers le genre humain ; que ma vie et toutes les commodités que je tiens de lui doivent être consacrées à son service […]. Tant qu’il y a des hommes, je suis obligé de rendre à l’humanité les bienfaits que j’ai reçus d’elle. » En clair, la société ne nous doit rien a priori : ce que l’on reçoit d’elle, on le reçoit parce qu’on accepte d’entrer dans un processus de réciprocité, qui fait précisément de nous des « hommes civils » pris dans la dialectique des droits et des devoirs qui est la base de la socialité.

Baptiste Mylondo objecte qu’il s’agit d’une vision étriquée de la réciprocité : même “improductif” au sens classique, tout homme participerait par sa seule vie à « la création de lien social », ne serait-ce qu’en « jouant à la belote » avec son aimable voisin octogénaire, et mériterait pour cela une reconnaissance de son apport à la vie collective.

Nul ne niera que ce joueur de belote mérite une reconnaissance symbolique, pour son caractère jovial ou sa gentillesse, et il l’aura sans nul doute. Le problème est d’en faire une reconnaissance monétaire – et on l’imaginerait d’ailleurs difficilement accepter une rétribution directe de la part de son voisin octogénaire pour avoir joué avec lui ! La sphère de l’utilité sociale et la sphère de la reconnaissance économique ne se superposent pas – ou, pour parler en termes marxiens, la valeur d’usage n’appelle pas automatiquement une valeur d’échange. Outre une curieuse monétisation de tout rapport social, cette confusion pose surtout le problème de savoir d’où proviendra la monnaie qui rétribuera la partie de belote… sinon d’un détournement du fruit du travail productif “classique” – le cultivateur de betteraves devant consentir à se casser le dos pour rémunérer « l’utilité sociale » de la partie de belote de ses voisins, quitte à caricaturer un chouïa.

« Nul ne niera que le joueur de belote mérite une reconnaissance symbolique, pour son caractère jovial ou sa gentillesse, le problème est d’en faire une reconnaissance monétaire. »

Mylondo rétorque là encore qu’il nous appartient de définir ce qui est pour nous une valeur économique ou non : « Qu’est-ce qui nous empêche de définir la belote comme activité amicale à rémunérer pour sa valeur sociale ? » Rien, en effet – sinon la faculté à y faire consentir le corps social, ce qui n’est pas exactement un détail. Mais on ne peut décider et voter pour chaque activité ! Comme le note l’économiste Jean-Marie Harribey, cela pose donc le problème de la validation sociale de notre activité économique : présupposer que chacun d’entre nous sera créateur de valeur économique revient à faire de chacun le propre juge de l’utilité sociale de son activité. Or, par définition, cette validation ne peut être que collective, et cette validation sociale s’appelle… le travail.

Des limites de l’auto-stop

Au-delà de la question de la réciprocité, la promesse d’offrir à chacun la possibilité de choisir entre le fait de se contenter du revenu de base ou de le compléter par un salaire en travaillant, peut également laisser dubitatif : si tout le monde fait le choix de la frugalité et refuse le travail, le pouvoir d’achat distribué par le revenu de base n’aura guère d’utilité au milieu des étals vides… À moins de croire en un équilibre spontané des choix individuels (axiome d’inspiration plutôt libérale) entre emploi et refus de l’emploi, le revenu de base ne permet donc pas à chacun de se libérer du travail productif, mais permet au mieux à certains de prélever une partie du travail des autres. En quelque sorte, le bénéficiaire oisif du revenu de base serait l’auto-stoppeur de la société : la généralisation de son propre choix détruirait la possibilité même de son existence.

mylondoAvec honnêteté, Baptiste Mylondo le reconnaît : « Le risque, c’est que certains décident d’arrêter de travailler, ou de réduire fortement leur temps de travail. » Mais comment concilier cette réserve avec la prétention du revenu de base à nous libérer de la contrainte du travail ? Nous savons pourtant depuis le bon vieux tonton Marx que, le travail étant la seule source de richesses, on ne peut distribuer de revenus avant d’avoir produit ce qu’ils servent à acquérir.

Tout aussi incertaine est la promesse de faire du revenu de base un revenu universel. Une des questions non tranchées au sein des partisans du revenu de base concerne l’attribution de ce revenu aux immigrés. Deux possibilités : l’une, restrictive, serait d’en limiter l’attribution aux seuls citoyens français, à l’instar du RSA actuel. C’est semble-t-il la position de l’Aire, qui propose sur son site que « tout citoyen [n’ait] droit qu’au revenu de son pays d’origine ». L’autre possibilité, plus extensive, serait d’attribuer le revenu de base à tout résident sur le sol français, quelle que soit sa nationalité.

« En quelque sorte, le bénéficiaire oisif du revenu de base serait l’auto-stoppeur de la société : la généralisation de son propre choix détruirait la possibilité même de son existence. »

Aucune de ces deux solutions n’est dénuée de difficultés. Réserver le revenu de base aux seuls citoyens français générerait des situations aussi absurdes que révoltantes : un immigré qui serait employé à temps partiel pour de rudes travaux agricoles gagnerait ainsi moins d’argent qu’un oisif français vivant sur son revenu de base, et ce du seul fait qu’il est immigré. Forme étrange de réintroduction d’inégalités sociales uniquement liées au sang et à l’origine géographique, cette solution est aussi un véritable encouragement à l’esclavage moderne : les tâches les plus rudes et avilissantes, que le revenu de base incitera les Français à délaisser, seraient alors mécaniquement dévolues à la main-d’œuvre immigrée… qui n’aurait quant à elle pas le doux loisir de se prononcer sur son rapport à la contrainte du travail salarié.

La seule solution moralement acceptable serait donc évidemment l’attribution du revenu de base à tout résident français. Cependant, sa compatibilité avec plusieurs principes louables (frontières ouvertes, régularisation automatique des sans-papiers, etc.) ne va pas forcément de soi, et le MFRB se montre fort peu disert sur ces difficultés. L’universalité du revenu de base, en cela même qu’il est dissocié du travail, n’a donc rien d’une évidence.

L’inconditionnalité… et ses contreparties cachées ?

Finalement, le revenu de base se définit surtout négativement, comme un renoncement à la mise au pli du Capital, et un accompagnement de ses mutations récentes. Face à “l’uberisation”, la disparition programmée des CDI, la multiplication des contrats précaires très courts et des temps partiels, il semble être un outil idéal pour simplifier la protection sociale. Dans un contexte où chacun deviendrait un genre d’“intermittent de l’économie”, ou mieux, d’auto-entrepreneur, le revenu de base offre la possibilité de faire consentir plus facilement les citoyens à la flexibilité, totem patronal numéro un aujourd’hui. Ne rien changer aux rapports de domination économiques, mais garantir la survie élémentaire des prolos afin d’en assurer la docilité malléabilité, désactivant par le versement d’une aumône tout esprit de révolte.

On a coutume d’entendre que « si Google est gratuit, c’est parce que c’est vous le produit ». Au doux pays du capitalisme, rien n’est jamais totalement gratuit, rien ne vient jamais sans contrepartie. Les libéraux intelligents et les patrons qui défendent le revenu de base le savent mieux que quiconque : la philanthropie, c’est pas leur truc. Mais alors, que veulent-ils acheter avec cette allocation ? Il suffit de voir leur propre business model pour le deviner : ce que le revenu de base compte acheter, ce sera l’individualisation totale du rapport au travail, le désamorçage des luttes collectives (salaire, durée du travail, droit du travail), le consentement au travail le dimanche et aux contrats moisis, et la possibilité de licencier plus aisément. Ce que le revenu de base compte acheter, c’est le passage du salariat “à la papa” à une économie sauvage des biens et des services, le passage du droit du travail au droit du commerce. Faire en sorte que les désirs du salarié épousent enfin ceux du patron : le travail étant facultatif et ne servant qu’à améliorer l’ordinaire lorsqu’on le souhaite, à bas le CDI, et contrats pourris pour tous ! Protéger un peu pour exploiter beaucoup plus : avec ce bélier de la “flexisécurité”, encore une fois, ce sera vous le produit.

Source : http://www.informaction.info

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