Publié par : La société solidaire et durable | octobre 15, 2018

La doctrine sociale de l’Église ou l’élaboration d’une éthique de la fraternité : une solution salutaire pour les problèmes actuels de société ! [1]


Chers lecteurs,

Voici un texte ci-dessous [partie 1] sur les fondements de la doctrine sociale de l’église qui a été écris par Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix, pour la formation organisés en juillet 2018 par la Commission pour le clergé et les séminaristes de la Conférence des évêques du Vietnam, avec le soutien des Missions étrangères de Paris et d’enseignants du Theologicum de l’Institut catholique de Paris.

L’Église est située dans le temps. De fait, son discours se construit et se déploie en fonction des situations historiques. Les circonstances extérieures l’obligent à actualiser sa réflexion et donc à approfondir son propre message. Ceci vaut notamment pour son enseignement social. Celui-ci n’a rien d’une doctrine figée. Bien au contraire, il continue de s’approfondir. C’est ce que je voudrais illustrer dans mon intervention en traversant quelques étapes de l’histoire de cet enseignement social.

S’il faut s’intéresser à cette l’histoire, ce n’est pas pour répéter les réponses produites dans d’autres temps et dans d’autres circonstances, mais plutôt pour comprendre comment ceux qui nous ont précédés ont actualisé le message de l’Évangile en fonction des conditions économiques, politiques et sociales. à quels « signes des temps » ont-ils été sensibles ? Quel discernement ont-ils mené ? Quelles ressources (philosophiques, théologiques, spirituelles…) ont-ils mobilisées pour le conduire ? Quelles propositions ont-ils faites ? S’intéresser aux réponses que nos pères dans la foi ont élaborées pour faire face aux défis de leur temps, c’est croire que l’Esprit qui les a inspirés continue à parler à travers leurs réflexions, leurs initiatives et leurs œuvres, et que ce même Esprit nous inspire à notre tour pour répondre aux défis actuels.

Dans le temps limité qui m’est imparti, je voudrais m’arrêter à trois textes magistériels importants qui interviennent à des moments précis de l’histoire des sociétés humaines : Rerum Novarum (Léon XIII, 1891) quand les sociétés européennes subissent de plein fouet les conséquences de la Révolution industrielle ; Populorum Progressio (Paul VI, 1967) alors que les déséquilibres entre pays riches et pays pauvres se font particulièrement criants ; Laudato si’ (François, 2015) dans le contexte d’une préoccupation croissante pour le devenir de l’humanité confrontée à une crise écologique sans précédent.

A priori, ces textes n’ont pas grand-chose en commun. Mais au-delà de leur contexte immédiat, de leur contenu, de leur théologie, ils ont en commun d’intervenir à des moments où les changements économiques et sociaux ont pour effet d’affecter les relations que les hommes entretiennent entre eux, avec leur environnement et aussi avec Dieu. Partant de ce constat, je me propose de parcourir ces trois textes de la doctrine sociale de l’Église comme la manifestation d’une préoccupation constante de l’Église pour la qualité des relations humaines, qui peuvent si facilement être abîmées, dévoyées et comme l’appel au rétablissement de liens fraternels : entre ouvriers et patrons dans Rerum Novarum, entre pays riches et pays pauvres dans Populorum Progressio, entre l’homme et les autres créatures dans Laudato si’.

I. Entre ouvriers et patrons : une fraternité malmenée

Pour commencer cette histoire de la doctrine sociale de l’Église, je remonte au XIXe siècle. Mais pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’aux premières  communautés chrétiennes ? On pourrait en effet rétorquer que les Évangiles ne sont pas muets sur la manière de se rapporter à l’argent ou d’exercer le pouvoir. C’est vrai. Mais il serait anachronique de parler de « morale sociale » dans les premiers temps de l’Église. Les préconisations du Nouveau Testament au sujet de l’argent ou du pouvoir relèvent plus de la morale personnelle. Parler de « morale sociale » n’a pas de sens tant que les sociétés n’ont pas pris conscience de la dimension sociale de l’existence. Or ceci n’intervient pas avant le XIXe siècle. C’est l’époque où l’on commence à étudier de manière scientifique la société grâce à la sociologie naissante. C’est au même moment qu’apparaissent les différents mouvements socialistes (Karl Marx publie le premier livre du Capital en 1867) qui veulent transformer la société en agissant sur ses structures fondamentales).

Pour la morale, ce changement est important. Prendre conscience de la dimension sociale de l’existence, c’est en effet mesurer combien les conditions de vie ont un effet sur le comportement des personnes. L’alcoolisme, la prostitution, la délinquance ne peuvent plus être interprétés seulement comme la manifestation de vices individuels. Ces comportements sont aussi la conséquence de l’environnement  économique et social. La responsabilité individuelle s’en trouve amoindrie. Cela veut dire aussi que la réponse aux maux sociaux passe par un changement sur les structures économiques et sociales qui en sont la cause. Le magistère catholique mettra du temps à intégrer ces éléments. Pour comprendre ce retard, il faut dire quelques mots de la situation morale de l’Église en Europe au XIXe siècle.

1.1. L’Église face aux États-nations

La Révolution française et ses contrecoups ont profondément blessé la conscience chrétienne, et pas seulement en France. Les revendications libérales d’une liberté « sans Dieu ni maître » ont engendré le sentiment d’un « péril mortel ». Les revendications en faveur des droits de l’homme énoncés en 1789 sont comprises comme une atteinte aux droits de Dieu. L’Église romaine adopte alors une position défensive et intransigeante. Elle veut contenir l’empiétement des États modernes sur la vision religieuse de la société et préserver les institutions chrétiennes, seules aptes selon elle à maintenir l’ordre moral social. C’est ainsi que le Syllabus (1864) désigne comme des erreurs l’absolutisme étatique et le libéralisme – avec ses revendications en faveur de la liberté absolue du culte, d’opinion et de pensée. Mais l’Église semble moins sensible aux changements dans les conditions économiques et sociales que provoquent la Révolution industrielle et la naissance d’une société capitaliste. La théologie romaine est trop figée pour penser un monde en train de changer (progrès de la technique et des sciences naturelles – en particulier de la médecine -, évolution des structures économiques, apparition des nouvelles formes de la propriété privée et publique, invention de nouvelles techniques de diffusion de la pensée…).

Mais en défendant une position intransigeante, l’Église catholique perd le contact avec la société et voit son influence décliner. Elle comprend qu’elle ne peut donc plus se contenter de répéter des réponses élaborées dans un contexte culturel différent. Elle cherche à considérer autrement les revendications modernes en faveur de la liberté, des droits de l’homme et de la démocratie. Léon XIII pose un geste important en 1885 en publiant la lettre encyclique Immortale Dei qui veut mettre fin aux relations tumultueuses entre l’Église et les États. Le pape maintient la théorie d’une société parfaite qui met l’Église sur le même plan juridique que l’État et exige de ce dernier qu’il coopère à la réalisation des fins dernières de l’homme. Mais, écrit Léon XIII, si en vertu de cette théorie les catholiques ne peuvent approuver le droit nouveau des États, ils sont tenus en pratique de l’observer. Les relations entre Église et États sont donc envisagées d’une manière moins conflictuelle. Immortale Dei fait même un devoir aux chrétiens de participer à la vie publique et de se situer dans les institutions sociales.

C’est dans ce contexte général où l’Église cherche à rester au contact de la société qu’est publié en 1891 Rerum Novarum. Pour comprendre la portée de cette encyclique de Léon XIII, il faut redire, même brièvement, le contexte économique et social de l’époque.

1.2. La naissance d’une tradition sociale

Le XIXe siècle est marqué par de profondes transformations économiques et sociales. Le capitalisme, comme processus historique de développement, impliquait à la fois un mode nouveau d’échange et de production, un ensemble d’institutions et un type de relation :

– un mode d’échange : une dimension désormais internationale et intercontinentale des relations commerciales qui oblige à un nouveau système de paiement, de change, de monnaie et de crédit qui réponde à cette extension du commerce ;

– un mode de production : une dimension nouvelle des relations de travail, basée sur l’agglomération des travailleurs autour des sites de production et des machines et une spécialisation des tâches ;

– un ensemble d’institutions : le capitalisme s’engendre à lui-même une organisation de marchés indispensables à son existence : Bourses de Marchandises, Bourses de Valeurs, Bourses du Travail, établissements de crédit, monnaies nationales reliées par des liens plus ou moins souples à plusieurs monnaies dominantes et à l’or ; il élabore une institution caractéristique : l’entreprise ;

– un type de relations interhumaines : le capitalisme se présente comme le règne des marchandises et des rapports économiques impersonnels. Anonymes, les relations de direction et du personnel, les relations commerciales entre les marchands et les clients, surtout entre les actionnaires et l’entreprise. Ainsi « la société anonyme », institution caractéristique du capitalisme, acquiert un statut légal et s’impose progressivement à partir du second tiers du XIX° siècle.

Les conséquences de ces transformations sont lourdes : la société se rationalise, se laïcise, se déshumanise… Le développement de l’industrie provoque un exode des campagnes vers les grands centres de production. Les solidarités sociales et familiales sont fragilisées.  Les salaires des ouvriers sont faibles et leurs conditions de vie très difficiles, avec beaucoup de promiscuité. Les crises récurrentes provoquent du chômage. Les relations entre patrons et ouvriers sont de fait tendues.

Face à ces transformations, l’Église est assez démunie. Elle n’est pas équipée théologiquement pour penser ces changements. Sa réponse prend surtout la forme d’œuvres caritatives. Mais la générosité ne suffit pas à faire reculer la misère. Peu à peu, des chrétiens (enseignants, intellectuels, industriels, militants, membres des mouvements…) prennent conscience que les problèmes posés par les transformations économiques et sociales en cours ne relèvent pas seulement de la charité mais de la justice. C’est ainsi que naissent au XIXe siècle différentes doctrines et écoles « sociales-chrétiennes ». Elles se retrouvent dans leur critique de l’ordre économique en place tout en prenant leurs distances à l’égard de la solution socialiste : elles n’adhèrent pas à l’idée que  pour créer la société nouvelle, il suffirait de changer les structures économiques et sociales. Elles considèrent que les personnes doivent aussi changer. Et c’est dans les enseignements de la religion qu’elles pensent trouver des solutions aux problèmes économiques. Elles s’accordent pour souhaiter une société où tous les hommes sont frères et réclamer l’application du juste prix et du juste salaire… mais leurs convergences ne vont guère plus loin.

1.3. Rerum Novarum : respecter la dignité humaine dans les rapports sociaux

Ces catholiques préoccupés par les évolutions économiques et sociales appellent de leur vœu un appui du magistère. Il vient à travers la publication, en 1891 de Rerum Novarum.

Le thème de la justice est central dans cette encyclique. Léon XIII dénonce, en des termes très vifs, l’écart croissant de richesse entre patrons et ouvriers. « La richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence » (RN 1, 1).

Le pape dénonce également les conditions de travail : « Tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal (…) A tout cela, il faut ajouter la concentration entre les mains de quelques-uns, de l’industrie et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches et d’opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires » (RN 2, 2).

La situation dramatique de la classe ouvrière est interprétée comme le résultat d’un manque de justice dans les rapports sociaux. La justice consiste au contraire à respecter la « dignité de l’homme » (RN 16, 4), en respectant les droits fondamentaux de la personne humaine, à commencer par le droit à posséder les fruits de son travail, à vivre dans une famille stable, à pouvoir profiter d’une journée de repos hebdomadaire – pour pouvoir remplir ses obligations religieuses.

En contrepoint, l’encyclique réaffirme ce qui est de l’ordre de la justice : il est juste que les pouvoirs publics cherchent, par une législation sociale adaptée, à promouvoir le bien commun, protéger les travailleurs, assurer l’accès à la propriété, secourir ceux qui se trouvent dans une situation désespérée malgré tous leurs efforts (RN 11). Il doit aussi contribuer à rapprocher les classes en favorisant le développement d’associations intermédiaires (corporations, syndicats) ; il est juste que les riches et les patrons respectent en l’ouvrier la « dignité de l’homme » (RN 16, 4).

Rerum Novarum évoque notamment la « juste mesure du salaire » (RN 17, 1). Le texte met notamment en garde les dirigeants d’entreprise qui paient très peu les travailleurs, estimant respecter les termes du contrat de travail, mais croient se racheter en se montrant généreux pour les œuvres caritatives. Pour Léon XIII, le travailleur ne doit pas obtenir par charité ce qui lui revient par la justice ! La justice légale – ce qui est prévu par le contrat – peut en effet s’avérer profondément injuste. En d’autres termes, il n’y a pas de charité authentique si elle ne respecte pas les droits de la justice. La réciproque est également vraie : il n’y a pas d’authentique justice en l’absence de charité. La charité est en effet la norme foncière de toute vie sociale : elle introduit les personnes dans un rapport de mutualité. Sans charité, la justice reste froide : elle a toujours besoin d’être dynamisée pour ne pas manquer son but qui est de rapprocher les membres de la communauté.

C’est également au nom du respect de la dignité humaine que Rerum Novarum défend la propriété privée. L’argumentation est simple. Remettre en cause la propriété privée, c’est aller à l’encontre des ouvriers « en leur retirant la libre disposition de leur salaire et en leur enlevant, par le fait même, tout espoir d’agrandir leur patrimoine et d’améliorer leur condition » (RN 4, 3). Cette solution « est souverainement injuste, en ce qu’elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu’elle dénature les fonctions de l’État et tend à ébranler de fond en comble l’édifice social » (RN 3, 2). La propriété privée est nécessaire pour le développement de l’homme, le déploiement de ses talents, pour sa vie familiale et pour l’ordre social.

Les obligations sociales qui règlent les rapports à autrui, et donc les rapports entre classes, consistent à rendre à chacun ce qui lui est dû (suum cuique tradere). Les normes de justice ne font que traduire les exigences de la loi naturelle en vue de rendre effectifs les droits de la personne humaine, droit à posséder les fruits du travail, droit à la stabilité de la famille.

Au final, l’encyclique propose l’amour fraternel entre riches et pauvres comme voie d’un rapprochement. Cet amour plus grand que l’amitié a sa source dans la reconnaissance d’une même paternité divine (ce qui ouvre aussi au partage des ressources) : « De part et d’autre, on saura et l’on comprendra que les hommes sont tous absolument issus de Dieu, leur Père commun; que Dieu est leur unique et commune fin, et que lui seul est capable de communiquer aux anges et aux hommes une félicité parfaite et absolue ; que tous ils ont été également rachetés par Jésus-Christ et rétablis par lui dans leur dignité d’enfants de Dieu, et qu’ainsi un véritable lien de fraternité les unit, soit entre eux, soit au Christ leur Seigneur qui est le premier-né parmi un grand nombre de frères. Ils sauront enfin que tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent en commun et indistinctement à tout le genre humain, et qu’il n’y a que les indignes qui soient déshérités des biens célestes. Si vous êtes fils, vous êtes aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ » (RN).

1.4. Conclusion

La lecture de Rerum Novarum montre que le Pape Léon XIII est bien informé de la situation déplorable de la classe ouvrière au XIXe siècle. Mais le texte ne consacre que quelques lignes à l’analyse du mal social (cf. § 2). Il n’entre pas dans l’analyse de la complexité des rapports sociaux. Le texte privilégie une vision morale religieuse qui tourne rapidement au plaidoyer en faveur de la restauration d’un ordre social-chrétien et de ses institutions. « Si la société doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme », écrit Léon XIII (RN 22, 2). L’Église revendique son droit et son devoir d’intervenir en matière sociale parce qu’elle estime avoir un rôle majeur de régulation sociale : sans la foi, la société court à sa ruine. C’est pourquoi il lui semble capital de sauvegarder les mœurs chrétiennes et la religion dans la société. Seule la religion est en mesure de détruire le mal à sa racine et elle constitue le fondement de toutes les lois sociales.

Ce texte a été reçu très favorablement par les catholiques engagés bien que leur expertise n’ait guère été intégrée. Ils ont lu l’encyclique comme un encouragement à poursuivre leurs engagements dans le monde économique et social. Et c’est en s’appuyant sur Rerum Novarum que, à travers toute l’Europe, des catholiques sociaux engagés en politique élaborent divers projets de loi  (assurances sociales ; travail des enfants, des filles mineures et des femmes ; durée du travail ; protection des apprentis et des ouvriers ; procédures de conciliation et d’arbitrage ; propriété privée…) dont certains seront adoptés, faisant évoluer d’une manière très positive la législation sociale. En cela, l’encyclique de Léon XIII est bien « un texte fondateur ». Il sera suivi par une importante production magistérielle qui aborde bien d’autres questions que les relations patrons-ouvriers.

Source : Dominique Greiner, assomptionniste, est rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix / https://doctrine-sociale.blogs.la-croix.com

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