Publié par : La société solidaire et durable | octobre 15, 2018

La doctrine sociale de l’Église ou l’élaboration d’une éthique de la fraternité : une solution salutaire pour les problèmes actuels de société ! [2]


Chers lecteurs,

Voici la deuxième partie du texte, ci-dessous, sur les fondements de la doctrine sociale de l’église qui a été écris par Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix, pour la formation organisés en juillet 2018 par la Commission pour le clergé et les séminaristes de la Conférence des évêques du Vietnam, avec le soutien des Missions étrangères de Paris et d’enseignants du Theologicum de l’Institut catholique de Paris.

2. Entre pays riches et pays pauvres, une fraternité blessée

Entre la fin du XIXe siècle aux années qui suivent la Deuxième Guerre mondiale, un monde ancien disparaît. L’Église catholique est conduite à reconsidérer ses relations avec le pouvoir temporel, mais aussi avec l’ensemble de la société. Elle apprend à se comprendre autrement que comme une institution juridique et à reconnaître l’autonomie du pouvoir temporel. Elle renonce progressivement à l’idée d’un retour à un ordre social-chrétien. Elle accepte l’idée que son refus des injustices rejoint le combat des promoteurs des droits de l’homme (cf. Pacem in Terris). Au lieu de se situer dans une position de jugement et de condamnation, elle va désormais se placer dans une perspective de discernement du vrai et du juste dans un monde en pleine transformation. Ce retournement de perspective est clairement exprimé sous le pontificat de Jean XXIII et entériné par le Concile Vatican II (voir tableau 1).

A la fin des années 1960, l’Église entre dans une période de turbulences. à l’optimisme des années du Concile succède une période de crise et de désillusion. De nouveaux questionnements surgissent avec l’évolution de la situation internationale. Les déséquilibres entre le Nord et le Sud ne se résorbent pas, et même s’accentuent. Des millions d’hommes et de femmes de par le monde souffrent de la faim, vivent dans des conditions indécentes, n’ont pas accès aux soins de santé ou à l’éducation, sont en proie à une violence politique quotidienne. Les questions relatives à la solidarité, à la justice sont prioritaires. C’est dans ce contexte qu’est promulguée l’encyclique Populorum Progressio en 1967, le jour de la fête de Pâques.

2.1. Le développement, une question morale

Dès les premières lignes de son texte, Paul VI souligne que « la question sociale est devenue mondiale ». Il brosse un tableau assez sombre de la situation du monde : les disparités entre pays riches et pays pauvres restent importantes. La décolonisation, les nouvelles modalités de coopération internationale (développement de la FAO, création de la CNUCED, programmes d’aides bilatérales et multilatérales…), n’ont pas permis de résorber les déséquilibres entre nations. Dans certaines régions du monde, la situation est même explosive et « grande est la tentation de repousser par la violence de telles injures à la dignité humaine » (PP 30), voire par « l’insurrection révolutionnaire » (PP 31). Dans ce contexte général émergent des « messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusion », avec le risque d’un « glissement vers les idéologies totalitaires » (PP 11). Une phrase clef de l’encyclique frappe l’opinion publique mondiale : « Le développement est le nouveau nom de la paix » (PP 76).

Pour conduire à la paix, le développement ne peut être réduit à sa dimension économique. C’est avant tout une question morale. Son but doit être la promotion de tout homme et de tout l’homme : personne ni aucune dimension de l’existence humaine ne doivent en être exclus. En conséquence, le développement a besoin, non seulement de techniciens, mais aussi de sages pour sa réalisation (PP 20).

Cette vision du développement a des conséquences concrètes sur les actions à entreprendre. Elle rend attentif aux besoins et aux urgences du monde et oriente l’action dans un combat contre les obstacles à la formation d’un monde plus juste. Ainsi, il ne suffira pas de combattre la faim, du moins pas seulement la faim d’aliments, mais aussi la faim d’instruction dans les pays où les personnes n’ont pas accès à une éducation de base. Paul VI affirme : « un analphabète est un esprit sous-alimenté » (PP 35). De même il n’est pas suffisant de faire reculer la pauvreté. « Le combat contre la misère, urgent et nécessaire, est insuffisant. Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vraiment vivre une vie humaine… » (PP 47).

 2.2. La construction d’un monde fraternel, chemin obligé vers la paix

« Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples » (PP 66). Ce diagnostic indique aussi le remède : la promotion d’un monde plus humain passe par des engagements en faveur de la solidarité et de la justice mais aussi par un renforcement des liens de fraternité. « L’homme doit rencontrer l’homme, les nations doivent se rencontrer comme des frères et sœurs, comme les enfants de Dieu », déclare le pape, citant un discours antérieur (PP 43). Mais comment nourrir cette fraternité ? Comment faire pour que les peuples ne se comportent pas en concurrents, considérant que le progrès des uns est un obstacle au développement des autres ? Comment favoriser une saine interdépendance qui permette à chaque nation « de donner et de recevoir » (PP 44) et de devenir artisan de son propre destin ? Par le dialogue, répond Paul VI qui reprend ici un thème central de son encyclique Ecclesiam Suam (1964). Le pape a en effet la conviction que le dialogue a toute sa place dans le service du développement par ce qu’il est créateur de fraternité, qu’il est propice au renforcement des liens entre les civilisations comme entre les personnes.

Pour autant, le texte n’ignore pas les nombreux obstacles à la construction d’un monde plus fraternel. Il y a le nationalisme et le racisme. Il y a aussi le poids d’un passé « trop souvent marqué par des rapports de force entre nations » (PP 65) et qui nourrit la méfiance de celles qui ont obtenu très récemment leur indépendance : elles peuvent redouter que derrière l’aide financière ou technique qui leur est proposée pointe une nouvelle expression du colonialisme, « sous forme de pressions politiques et de dominations économiques visant à défendre ou à conquérir une hégémonie dominatrice » (PP 54). C’est pourquoi l’encyclique propose d’inscrire le développement dans le cadre des relations internationales : des accords bilatéraux ou multilatéraux incorporés dans un programme de collaboration mondiale permettraient « de substituer aux rapports de dépendance et aux amertumes issues de l’ère coloniale d’heureuses relations d’amitié, développées sur un pied d’égalité juridique et politique » (PP 52).

Mais pour se nouer les liens de fraternité ont besoin d’expériences concrètes de rencontres des hommes et des cultures. C’est dans cet esprit que l’encyclique invite à soigner l’accueil des jeunes venant des pays pauvres pour un temps d’étude ou des travailleurs émigrés confrontés à un mode de vie qui est sans comparaison avec celui de leur situation d’origine (PP 67-69).

Ceux qui sont appelés à travailler dans les pays récemment ouverts à l’industrialisation sont expressément invités à ne pas renoncer au « sens social » qu’ils pouvaient manifester dans leur propre pays : « pourquoi reviendraient-ils aux principes inhumains de l’individualisme quand ils opèrent en pays moins développés ? Leur situation supérieure doit au contraire les inciter à se faire les initiateurs du progrès social et de la promotion humaine, là où leurs affaires les appellent » (PP 70).

Les experts du développement ne sont pas oubliés. Ils sont invités à ne « pas se conduire en maîtres, mais en assistants et collaborateurs », à faire preuve d’un amour désintéressé et à travailler au rapprochement des civilisations par le dialogue et la collaboration avec tous. Plus de cinquante ans après la publication de l’encyclique, ces orientations demeurent pertinentes.

2.3. Les trois devoirs de l’humanité

L’encyclique Populorum progressio indique trois devoirs pour un développement solidaire de l’humanité : un « devoir de solidarité, l’aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; un devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; un devoir de charité universelle, la promotion d’un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres » (PP 44).

2.3.1. Le devoir de solidarité

La première urgence est la lutte contre la faim (PP 45). Mais l’enjeu fondamental est plus large. Il s’agit de contribuer à la construction d’un monde juste : « un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s’asseoir à la même table que le riche (Cf. Luc 16, 19-31) ». Ce devoir de solidarité ne repose pas que sur les institutions publiques ou privées. Chacun doit se demander en conscience : « Est-il prêt à soutenir de ses deniers les œuvres et les missions organisées en faveur des plus pauvres ? à payer davantage d’impôt pour que les pouvoirs publics intensifient leur effort pour le développement ? à acheter plus cher les produits importés pour rémunérer plus justement le producteur ? À s’expatrier lui-même au besoin, pour aider cette croissance des jeunes nations ?» (PP 47). La solidarité a un prix qui suppose un investissement financier et humain. Elle a besoin du déploiement de la générosité.

Dans le même temps, les pays riches doivent renoncer à leur superflu en faveur des pays pauvres (PP 49). PP fait même une proposition concrète : d’établir un « grand Fonds mondial alimenté par une partie des dépenses militaires, pour venir en aide aux plus déshérités » (PP 51). La course aux armements est en effet un « gaspillage » qui relève du scandale, « fruits de la peur ou de l’orgueil » alors que « tant de peuples ont faim, quand tant de foyers souffrent de la misère, quand tant d’hommes demeurent plongés dans l’ignorance, quand tant d’écoles, d’hôpitaux, d’habitations dignes de ce nom demeurent à construire » (PP 53).

2.3.2. Le devoir de justice

L’accent est mis sur l’équité des relations internationales. L’encyclique réfute un monde qui ne serait régulé que par les règles du libre-échange, nécessairement défavorables aux pays les plus pauvres (PP 59). Ces règles ne peuvent valoir qu’entre des partenaires égaux, mais à l’évidence, cette condition n’est pas réunie : « Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances » (PP 61).

L’encyclique critique au passage l’égoïsme des nations favorisées qui conscientes des limites de la libre concurrence ont cherché à en équilibrer les effets par des mesures appropriées mais qui ne valent qu’en leur sein : « C’est ainsi qu’ils soutiennent souvent leur agriculture au prix de sacrifices imposés aux secteurs économiques plus favorisés. C’est ainsi encore que, pour soutenir les relations commerciales qui se développent entre eux, particulièrement à l’intérieur d’un marché commun, leur politique financière, fiscale et sociale, s’efforce de redonner à des industries concurrentes inégalement prospères des chances comparables » (PP 60). Or poursuit Paul VI, « on ne saurait user de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu’on admet entre pays développés, vaut aussi pour les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres » (PP 61).

2.3.3. Le devoir de charité universelle

Ce troisième devoir vise à combler « le manque de fraternité entre les hommes et les peuples » (PP 66). PP insiste d’abord sur le devoir d’accueil des étudiants et des travailleurs étrangers. Le texte invite aussi les responsables économiques à « se faire les initiateurs du progrès social et de la promotion humaine, là où leurs affaires les appellent », à préparer l’avenir des pays moins développés où ils pourraient s’installer par la formation et la préparation au partage des responsabilités, et non à profiter de la situation sociale (PP 70).

Les missions de développement doivent se poursuivre, mais l’encyclique met en garde : « Une population perçoit vite si ceux qui viennent à son aide le font avec ou sans affection, pour appliquer des techniques ou pour donner à l’homme toute sa valeur. Leur message est exposé à n’être point accueilli, s’il n’est comme enveloppé d’amour fraternel » (PP 71). Paul VI poursuit : « À la compétence technique nécessaire, il faut donc joindre les marques authentiques d’un amour désintéressé » (PP 72).

Source : Dominique Greiner, assomptionniste, est rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix / https://doctrine-sociale.blogs.la-croix.com

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