Publié par : La société solidaire et durable | octobre 15, 2018

La doctrine sociale de l’Église ou l’élaboration d’une éthique de la fraternité : une solution salutaire pour les problèmes actuels de société ! [3]


Chers lecteurs,

Voici la troisième et dernière partie du texte, ci-dessous, sur les fondements de la doctrine sociale de l’église qui a été écris par Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix, pour la formation organisés en juillet 2018 par la Commission pour le clergé et les séminaristes de la Conférence des évêques du Vietnam, avec le soutien des Missions étrangères de Paris et d’enseignants du Theologicum de l’Institut catholique de Paris.

3. L’homme et les autres créatures : une fraternité oubliée

Je fais un saut de plus cinquante ans dans le temps, pour arriver à la période contemporaine. Je veux m’intéresser à l’encyclique  Laudato si’, publiée en 2015, quelques mois avant la conférence de Paris sur le climat. Très attendu, ce texte reçoit aussitôt reçoit un écho très favorable, bien au-delà de la sphère catholique. Ce n’est pourtant pas la première fois que le magistère catholique aborde la question écologique. Jean-Paul II et Benoît XVI se sont exprimés sur le sujet en diverses occasions. Mais c’est la première fois qu’un texte de ce niveau magistériel est entièrement consacré à ce thème. Surtout, le pape François articule d’une manière inédite la question écologique et la question sociale. Il affirme clairement qu’il n’y a pas deux crises séparées, une crise sociale d’un côté, et une crise environnementale de l’autre, mais une seule crise qualifiée de socio-environnementale (cf. LS 139). En effet, pour le pape, « tout est lié ». Du même coup, le concept de fraternité connaît une extension inouïe, pour embraser toutes les créatures.

 3.1. Une solidarité foncière à la terre et à tout ce qu’elle contient

« Tout est lié. » Ce leitmotiv qui traverse l’encyclique renvoie à une vision du monde fondée sur une approche relationnelle entre Dieu, l’homme et son environnement. La mention de la Terre apparaît dès le premier paragraphe de l’encyclique, dans la citation du Cantique des créatures de Saint François. Mais la louange pour « sœur notre mère la terre » est aussitôt interrompue par un constat dramatique : « cette sœur crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. (…) Parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée qui ‘gémit en travail d’enfantement’ (Rm 8, 22) » (LS 2).

En présentant la terre comme un sujet qui souffre – un thème issu des théologies de la libération -, le pape François fait prendre conscience que la situation de notre planète est la conséquence d’un paradigme culturel dominé par l’économie et la technique qui ferme les yeux sur les dégâts qu’il occasionne. Cela signifie aussi que nous ne sortirons pas de la crise sans un changement de paradigme, sans l’instauration d’un nouveau rapport avec la terre. Pour le pape François, la tradition judéo-chrétienne, qui est dépositaire d’un « trésor de sagesse », peut y contribuer à condition de la revisiter à nouveaux frais, puisque nous y avons été infidèles. Parcourant à grandes enjambées les Écritures, il illustre combien cette relation entre l’homme et sa terre est constitutive de l’histoire du salut, mais aussi qu’elle est aussi très fragile.

 « Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière (cf. Gn 2, 7). Notre propre corps est constitué d’éléments de la planète, son air nous donne le souffle et son eau nous vivifie comme elle nous restaure », écrit le pape François au tout début de son encyclique (LS 2). Habitants de la Terre, nous sommes aussi faits du même matériau qu’elle et nous vivons des ressources qu’elle nous offre. Nous sommes constitutivement liés à la nature : « Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle » (LS 139).

Pour le pape, ce lien avec la nature est inscrit au cœur de la législation biblique qui propose à l’homme des normes pour ses relations avec ses semblables, mais aussi avec les autres êtres vivants (cf. LS 68), et avec la terre : « Le développement de cette législation a cherché à assurer l’équilibre et l’équité dans les relations de l’être humain avec ses semblables et avec la terre où il vivait et tra­vaillait. Mais en même temps c’était une recon­naissance que le don de la terre, avec ses fruits, appartient à tout le peuple. Ceux qui cultivaient et gardaient le territoire devaient en partager les fruits, spécialement avec les pauvres, les veuves, les orphelins et les étrangers » (LS 71). C’est pour cette raison, affirme encore le pape, que l’Écriture dénie « toute prétention de propriété absolue » (LS 67). Quand l’homme se comporte en propriétaire absolu de la terre, c’est non seulement la planète qui est en danger mais aussi les pauvres et les générations futures. « La terre est un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous » (LS 93), y compris pour ceux qui viendront après nous : « Chaque communauté peut prélever de la bonté de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre, mais elle a aussi le devoir de la sauvegarder et de garantir la continuité de sa fertilité pour les générations futures » (LS 67).

La lecture du Nouveau testament permet d’approfondir cette relation à la terre. « Pour la compréhension chrétienne de la réa­lité, le destin de toute la création passe par le mys­tère du Christ, qui est présent depuis l’origine de toutes choses : « Tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 16) » (LS 99).

La terre voit sa dignité renouvelée quand le Fils, « par qui tout a été créé, s’est uni à cette terre quand il a été formé dans le sein de Marie ». Dieu est fondamentalement solidaire de la terre : « une personne de la Trinité s’est insérée dans le cosmos créé, en y liant son sort jusqu’à la croix » (LS 99). Avec l’Incarnation du Fils, ce n’est pas seulement la chair de l’homme qui se trouve revêtue d’une nouvelle dignité, mais la terre elle-même et tout ce qu’elle contient. Ceci transparaît dans la sorte de relation que Jésus entretient avec le monde créé. Il vivait en harmonie avec la Création : par le travail de ses mains, il était au contact direct quotidien avec la ma­tière créée par Dieu ; il commandait à la mer et aux vents… « Le Seigneur pouvait inviter les autres à être attentifs à la beauté qu’il y a dans le monde, parce qu’il était lui-même en contact permanent avec la nature et y prêtait une attention pleine d’affection et de stupéfaction » (LS 97).

C’est encore à la lumière du mystère de la Résurrection que le pape invite à considérer le monde créé. « Le Nouveau Testament ne nous parle pas seulement de Jésus terrestre et de sa relation si concrète et aimable avec le monde. Il le montre aussi comme ressuscité et glorieux, présent dans toute la création par sa Seigneurie universelle. (…) De cette manière, les créatures de ce monde ne se présentent plus à nous comme une réalité purement naturelle, parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse » (LS 100).

Le pape lit ainsi l’Écriture comme nous invitant, de part en part, « à reconnaître la relation paternelle que Dieu a avec toutes ses créatures » (LS 69) et à nous rapporter à elles en conséquence en les aimant de la même manière. Pour faire un usage responsable des choses de ce monde, il nous faut en reconnaître la valeur qu’elles ont devant Dieu qui les a créées par amour : « La création est de l’ordre de l’amour. L’amour de Dieu est la raison fondamentale de toute la création » (LS 77). Toutes les créatures sont en conséquence importantes à ses yeux (LS 96). Il devrait en être de même pour nous.

3.2. Des relations fragiles dans un monde fragile

Le cadre que développe le pape François fournit aussi une interprétation théologique de la crise écologique en termes de ruptures des trois relations fondamentales qui nous constituent. « Selon la Bible, les trois re­lations vitales ont été rompues, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Cette rupture est le péché. L’harmonie entre le Créa­teur, l’humanité et l’ensemble de la création a été détruite par le fait d’avoir prétendu prendre la place de Dieu, en refusant de nous reconnaître comme des créatures limitées. Ce fait a déna­turé aussi la mission de « soumettre » la terre (cf. Gn 1, 28), de « la cultiver et la garder» (Gn 2, 15). Comme résultat, la relation, harmonieuse à l’origine entre l’être humain et la nature, est devenue conflictuelle (cf. Gn 3, 17-19) » (LS 66).

Le pape illustre son propos avec l’épisode du meurtre d’Abel par son frère Caïn (Cf. Gn 4, 9-11) qui montre combien le déséquilibre dans l’une des trois relations fondamentales se répercute sur les deux autres et brise l’harmonie d’ensemble. « Dans le récit concernant Caïn et Abel, nous voyons que la jalousie a conduit Caïn à commettre l’injustice extrême contre son frère. Ce qui a pro­voqué à son tour une rupture de la relation entre Caïn et Dieu, et entre Caïn et la terre dont il a été exilé » (LS 70).

Cet épisode biblique manifeste combien le lien fraternel est fragile mais aussi que « tout est lié ». En conséquence, chacun doit prendre soin de ces relations fondamentales : « La négligence dans la charge de cultiver et de garder une relation adéquate avec le voisin, envers lequel j’ai le devoir d’attention et de pro­tection, détruit ma relation intérieure avec moi-même, avec les autres, avec Dieu et avec la terre. Quand toutes ces relations sont négligées, quand la justice n’habite plus la terre, la Bible nous dit que toute la vie est en danger » (LS 70) : la vie biologique mais aussi la vie sociale : la politique, la liberté, la justice sont menacées (LS 53). Ceci se traduit par des institutions précaires (cf. LS 142), des instances locales fragiles (cf. LS 173) qui ne sont plus en mesure d’apporter la protection dont l’homme et la planète ont pourtant besoin pour perdurer. En cela, la problématique écologique est une tache éminemment politique qui oblige chaque communauté à s’interroger sur le monde que nous voulons laisser à ceux qui nous succèderont, sur ses orientations fondamentales, son sens et ses valeurs. « Si cette question de fond n’est pas prise en compte, je ne crois pas que nos préoccupations écologiques puissent obtenir des effets significatifs. Mais si cette question est posée avec courage, elle nous conduit inexorablement à d’autres interrogations très directes : pour quoi passons-nous en ce monde, pour quoi venons-nous à cette vie, pour quoi travaillons-nous et luttons-nous, pour quoi cette terre a-t-elle besoin de nous ? » (LS 160).

La crise que nous endurons actuellement permet de mesurer « la grandeur, l’urgence et la beauté du défi » (LS 15) que doit affronter l’humanité. Elle nous oblige à nous interroger sur nos conceptions du progrès, du développement, de la liberté, de l’avenir ; elle stimule notre imagination pour inventer d’autres manières de vivre. C’est dans la foi que le pape invite à vivre ce temps, dans l’espérance que Dieu n’abandonne jamais l’humanité dans les difficultés, même quand les hommes en sont responsables : « Dieu, qui veut agir avec nous et compte sur notre coopération, est aussi capable de tirer quelque chose de bon du mal que nous commettons » (LS 80). Mais c’est aussi un mobile éminemment positif qui doit conduire les chrétiens à être des fers de lance en matière d’écologie : leur souci pour la terre n’est pas motivée par la peur d’une catastrophe plus ou moins imminente, mais vient de la vocation propre de l’être humain, « appelé à reconduire toutes les créatures à leur Créateur » (LS 83), jusqu’à la transfiguration finale de toute la réalité créée. « Nous ajoutons ainsi un argument de plus pour rejeter toute domination despotique et irresponsable de l’être humain sur les autres créa­tures. La fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous », écrit encore le pape François.

4. Conclusion

A travers ce rapide parcours dans l’histoire de la doctrine sociale de l’Église catholique, on voit se déployer progressivement une éthique de la fraternité dont le champ s’élargit progressivement : classes sociales, nations, ensemble des créatures. Les situations de pauvreté, d’inégalités, d’injustice, d’exploitation sont interprétées comme des signes d’une carence profonde de fraternité dont les premières victimes sont les pauvres et les plus faibles. Mais quelle proposition faire ?

Cette question de la fraternité est au cœur du message papal pour la journée de la Paix (1er janvier 2014) et rendu public le 8 décembre 2013. « Il apparaît clairement que les éthiques contemporaines deviennent aussi incapables de produire des liens authentiques de fraternité », écrit le pape François. Parce qu’ « une fraternité privée de la référence à un Père commun, comme son fondement ultime, ne réussit pas à subsister. Une fraternité véritable entre les hommes suppose et exige une paternité transcendante », poursuit-il. L’histoire des peuples, à la suite du témoignage biblique, le manifeste : quand manque l’ouverture à Dieu, l’activité humaine est réduite à sa dimension matérielle ; les personnes mais aussi les nations se comportent davantage entre elles en ennemis ou en concurrents que comme membres d’une même communauté humaine ; les personnes et les autres créatures sont considérées comme des ressources que l’on peut exploiter à sa guise pour en tirer du profit. Ce drame, l’Église ne fait pas que le déplorer. Elle indique aussi une voie : celle du service qui est l’âme de la fraternité. C’est à travers le service désintéressé de tous, en commençant par les plus faibles que l’Église fait expérimenter cette fraternité qu’elle annonce, dont elle témoigne pour la faire aimer. En invitant à (re)découvrir la fraternité en toutes choses et à la déployer à travers des gestes concrets de solidarité, l’enseignement social de l’Église indique un chemin sûr pour construire la justice et la paix.

Source : Dominique Greiner, assomptionniste, est rédacteur en chef religieux au quotidien La Croix / https://doctrine-sociale.blogs.la-croix.com

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